
Opération Vent du Sud
Le bruit sourd des moteurs vibrait jusque dans les os. Installé à l'arrière du DC3, Dufresne sentait chaque bourdonnement du fuselage comme un rappel constant qu'il s'éloignait irrémédiablement du confort parisien.
La cabine était peu éclairée, baignant dans une lumière jaune tremblotante. Les autres passagers semblaient, eux aussi, enfermés dans leur bulle d'appréhension silencieuse.
Dufresne fixait son hublot. En dessous, l'Afrique déployait son immensité noire, mystérieuse. Pas de lueurs, pas de repères. Seulement l'infini obscur de terres encore largement indomptées.
Il sortit discrètement de son veston un carnet de notes et un crayon. Aucun mot n'y était inscrit. Il préférait laisser les informations sensibles dans sa tête. Mais il gribouilla quelques schémas : le plan de Kamba, les principaux axes de circulation, les postes de contrôle possibles. Chaque ligne tracée était une tentative de donner forme à l'inconnu qui l'attendait.
Dans son esprit, les visages du briefing défilaient : Mbala, Kalani, et les silhouettes floues des ennemis invisibles qui le guettaient déjà. Il n'était pas dupe : derrière la mission officielle de stabilisation, il y avait d'autres enjeux. La France, engluée dans ses contradictions coloniales, avançait des pions sur un échiquier miné.
À l'avant, une conversation basse attira son attention. Deux passagers échangeaient en allemand. Dufresne comprenait uniquement quelques bribes, mais le ton était nerveux. Il nota mentalement leur apparence : des Européens, probablement des « conseillers techniques » de l'est. Il détourna le regard, feignant l'indifférence, mais son esprit s'affûta.
Ce vol n'était pas seulement un déplacement. C'était déjà le début de la partie.
Après plusieurs heures de trajet, l'avion amorça sa descente. À travers la brume, la capitale du Narakanda apparaissait enfin : une mosaïque tremblante de lumières éparses, cernée par l'obscurité oppressante de la jungle.
La voix métallique du pilote grésilla dans les haut-parleurs.
— Mesdames et messieurs, nous entamons notre approche sur Kamba. Température extérieure : 37 degrés. Humidité : élevée. Merci d'attacher vos ceintures.
Dufresne inspira profondément, resserrant la sangle de son siège. Le DC3 tangua sous une bourrasque humide, provoquant quelques sursauts nerveux parmi les passagers. Un souvenir fugace traversa son esprit : un autre vol, une autre mission, et un écrasement évité de justesse. Rien n'était acquis, jamais.
Quand l'avion toucha enfin le sol dans un crissement strident de pneus, il sentit la tension redescendre légèrement. Mais il savait que la véritable tempête ne faisait que commencer.
L'appareil roula lentement jusqu'à un petit terminal rudimentaire. À travers le hublot, il aperçut des soldats en uniforme kaki, armés de fusils vétustes. Il reconnut immédiatement les fusils : des MAS-36. Kamba n'était pas un simple poste avancé. C'était un piège à ciel ouvert. Et il venait d'y entrer.
